[Comment j'ai quitté ma religion]
III - Mathilde

Publié le 23/09/2019 - mis à jour le 24/09/2019

Mathilde, 29 ans, dont 23 en tant que catholique convaincue.

Peux-tu nous décrire ton parcours ?

J’ai été élevée dans une famille très à gauche, mais issue d’une culture fortement ancrée dans le catholicisme. Mes parents ne m’ont pas baptisée, ils étaient agnostiques. Mais tous les deux ont reçu une éducation catholique dans un milieu chrétien de gauche.

Tu as choisi d’entrer dans la religion ?

Ma grand-mère paternelle m’emmenait avec elle au catéchisme, à la messe. Elle était très pratiquante et issue d’une famille catholique des Cévennes – une région plutôt protestante. Mon grand-père maternel, lui, était scout. Mes grands-parents paternels se sont rencontrés à la JAC (Jeunesse Agricole Catholique).
Vers 6-7 ans, j’ai voulu me faire baptiser et j’ai demandé à aller au catéchisme. Et puis j’ai perdu mon père à 6 ans.

Tu penses que c’est la perte de ton père qui t’a poussée ? Tu voulais le revoir ?

Je croyais simplement. J'étais môme, je ne me posais pas la question de savoir si c'était seulement possible. Au début j’ai voulu faire plaisir à ma grand-mère dont j’ai toujours été très proche. Après j’y suis restée par conviction. La perte de mon père a cimenté cette conviction.

Tu as donc suivi le cursus jusqu’à la confirmation ?

La confirmation était prévue pour mes 18 ans. Mais dès ma profession de foi, à 12 ans, j’ai commencé à comprendre que j’aimais les femmes. Et autant le catéchisme pour les petits était très peace and love, autant l’aumônerie tire insidieusement vers des croyances et des pratiques plus conservatrices.

Comment as-tu concilié ta foi et ton orientation sexuelle ?

Déjà, j’ai longtemps cru, ou espéré, que j’étais bisexuelle. Je n’ai compris mon orientation réelle qu’à mes 18 ans. Ensuite, une de mes meilleures amies était lesbienne assumée. Donc je n’avais pas du tout envie de voir l’homosexualité comme un péché ou quelque chose de mal. Grâce à elle, j'ai compris que l'homophobie était une mauvaise chose avant qu'on me l’inculque.
Je n’avais pas vraiment d’expérience encore. Je n’avais donc pas à lutter contre moi-même. J’espérais juste tomber sur un gars sympa.
J’ai aussi creusé du côté de l’apologétique sur le sujet, en essayant de réconcilier ma foi chrétienne avec l'homosexualité. Plus tard, après avoir fait mon coming-out, alors que j’étais encore croyante, j'ai même envisagé devenir anglicane, comme cette religion avait un rite et une tradition proche de la foi catholique.

Mais finalement, pour ma confirmation, j’étais supposée me confesser et je ne voulais pas en parler. J’ai arrêté de fréquenter l’église et mes amis catholiques.
Personne n’a jamais su pour mon orientation. Je me soucie énormément de ce que mes proches pensent de moi. J’avais clairement peur de leur regard. Mais je n’étais pas encore en conflit avec la religion. On trouve beaucoup d'homosexuels chrétiens qui trouvent des excuses à leur croyances. Donc je me rangeais de leur côté.

C’est un voyage aux USA, à 17 ans, en partenariat avec une église, qui a été mon vrai premier pas vers le scepticisme. Là-bas, j’ai compris qu’il n’y avait pas qu’une seule manière de penser. Le débat y était bien plus libre qu’en France. Ça m’a ouvert à des questions sur l’inné et l’acquis qu’on ne se posait pas dans mon milieu.
Je viens d’une gauche où l’on traite très vite de droitard eugéniste quiconque ose insinuer qu’un comportement pourrait être inné. Et là-bas ma prof de sociologie et d'histoire, de gauche, avec un beau-frère noir et un beau-frère gay, super progressiste, me sort que l'alcoolisme et l'homosexualité sont génétiques… Je suis tombée de ma chaise. A l’époque j’en étais encore à hurler au nazisme à l’idée même d’aborder ces sujets sous cet angle.

Et puis elle a partagé l'histoire de sa famille d’immigrés de l’Europe de l’est. Tous les hommes étaient alcooliques au point d'en mourir, si bien qu'elle et sa mère n'ont jamais bu une goute.
C'était vraiment une histoire sordide. De la violence conjugale, de la maltraitance sur les enfants. Elle pensait que c'était une dominante dans certaines communautés. Peut-être avait-elle a raison, peut-être pas. Mais ce qui m'a ouvert les yeux c'est d’avoir réalisé qu’être de gauche n'impliquait pas obligatoirement de penser comme ma mère me l'avait appris. Que tout n’était pas que construction sociale, et tout ce qui était génétique ne rimait pas forcément avec eugénisme.

De retour des USA, j'ai fini le lycée et obtenu mon bac L, en 2009. Là j'ai pris une nouvelle claque en découvrant Descartes et Alain et leur discours sur le doute. Après mon bac j'ai fait un BTS audiovisuel.
J'étais toujours croyante et j'ai sombré dans le conspirationnisme. Un de mes pote m'a carrément monté le bourrichon sur le onze-septembre, Israël et JFK. On a même étudié le film d’Oliver Stone en cours.
J'étais hyper remontée contre Israël, à fond contre l'islamophobie et limite antisémite… Voire carrément antisémite. Mais je me disais antisioniste tu vois…
A l'époque je n'étais pas armée pour douter par moi-même, c’était toujours exogène, j'étais très influençable.

Tu avais la notion de « peuple déicide » ou pas du tout ?

Non, pas cet antisémitisme-là. Plutôt antisémitisme de gauche, option cause palestinienne. J’étais très remontée contre les laïcards. J’étais dieudonniste aussi. La gauche rouge-brune quoi.

Je m’étais engueulée avec des copains à propos de la loi de 2004 sur le voile à l’école. Ils étaient pour la loi, je les ai tous traité de racistes.
Je me sentais obligée de défendre l’islam parce que, si j’admettais que l’islam était sexiste, alors je devais admettre que le catholicisme l’était aussi. Je nageais entre dissonance cognitive et double pensée. Je n’arrivais pas à être hypocrite envers les religions, alors je les défendais toutes.

En 2011 j'ai eu mon BTS et je suis partie en stage au CERN. C'est là-bas que je commencé à m'intéresser à la vulgarisation scientifique. Après ça, je n'ai pas trouvé de boulot tout de suite. Ce fut une période difficile jusqu'à ce que je trouve un job, fin 2011. J’alimentais mes idées conspirationnistes sur youtube et facebook. Je cherchais toujours plus de confirmations de mes croyances sur ces sujets.

Tout se passait alors tranquillement. J'étais toujours intéressée par la science, toujours de gauche, toujours croyante et j'entretenais mon petit confort intellectuel en regardant The Young Turks sur YouTube. À l'occasion j'aimais bien me moquer des conservateurs chrétiens protestants, surtout les créationnistes.

Et puis un jour d'été 2013, je m'ennuyais au bureau. Alors j'écoutais un spectacle de Bill Maher. Très progressiste et anti Républicains [ndlr : parti Républicain américain], mais aussi très anti-religion.
Comme il s'en prenait surtout aux protestants ça ne me gênait pas. Il se moquait des créationnistes donc je rigolais bien.

C’est alors qu’il se met à parler de ses amis liberal Christians qui lui disent : « t’as raison Bill, ils sont cons ces ploucs, à croire littéralement la bible, nous on ne croit qu'au thème central ».
Un peu comme moi en somme…
Et là Bill répond : « Le thème central ? Tu veux dire la partie la plus stupide ? Celle où Dieu se donne naissance à lui-même pour se sacrifier et nous sauver d'un pécher qu'il nous a lui-même poussé à commettre ? ».

Alors je me suis dit « Attends, t'es pas moins conne que les autres, ma fille. Si tu crois qu’un cornet de glace1 peut se transformer en morceau de cadavre palestinien de l'âge du fer qui contient un bout de fantôme sensé t'apporter… T’apporter quoi en fait ? Si tu crois ça tu ne vaux pas mieux qu'un créationniste. »

À partir de là, je me suis mise à écouter Bill Maher en boucle. Et puis j'ai vu une interview de Richard Dawkins, ses documentaires, et je me suis rendu compte que ce type que la terre entière haïssait était en fait un authentique humaniste.
J'ai écouté l'audio-book de The God Delusion. Il y parlait de Julia Sweeney, alors j'ai regardé Letting Go Of God. En parallèle je me suis gavée de documentaires sur la cosmologie et la physique quantique.

En l'espace d'un été j'étais devenue, non seulement athée, mais une athée militante et anticléricale convaincue, alors que quelques mois plus tôt, je cherchais une église capable de concilier mon homosexualité et la religion.
C'était au-delà d’une simple rupture avec le catholicisme. J'avais tout simplement balayé toute forme de croyance irrationnelle de ma vie. Avec la religion, ont suivi les croyances ésotériques sur l'homéopathie, le onze-septembre, etc.
J’ai revu chacune de mes croyances passées du point de vue de cette nouvelle perspective.

La blague de Bill Maher m'avait humiliée mais pas publiquement. C’était une humiliation intime. Je passais pour une conne vis-à-vis de moi-même. Du coup, Il ne me restait plus que deux solutions : rester conne et garder la face au prix du mensonge et du déni ; ou la perdre mais être moins conne. Seuls les imbéciles ne changent pas d'avis, dit le dicton. J'ai donc décidé d’arrêter d’être une imbécile.
Coïncidence amusante, le même été, j'ai découvert Douglas Adams et Bertrand Russell.

Tu as fait une apostasie en bonne et due forme ?

Non. Je vais te trouver 10 prétextes mais en fait j'ai eu la flemme.

Tu l’as dit à ton entourage ?

Non. Ma grand-mère, ça lui aurait fait du mal inutilement. Ma tante, je ne la vois que rarement, on a d'autres conversations. Comme je n'ai jamais eu de copines, seule ma famille proche sait que je suis gay. Le reste de mon entourage était constitué pour beaucoup d’athées anticléricaux, pas toujours éclairés d’ailleurs.

Tu penses que la religion t'a laissé quelque chose de positif malgré tout ?

Oui, elle a fait de moi une excellente athée. Je connais mon sujet et je sais qu’il est illusoire, voire hypocrite, de ne réserver ses reproches qu’à une seule religion.

 

Propos reccueillis par Supertroll


  1. Référence à l'hostie dont la recette a longtemps été similaire à celle des cornets de glace. 
    "L'Église catholique [...] emploie le terme de « transsubstantiation » pour expliquer que, dans l'Eucharistie, le pain et le vin, par la consécration de la messe, sont « réellement, vraiment et substantiellement » transformés ou convertis en corps et sang du Christ, tout en conservant leurs caractéristiques physiques ou « espèces » (texture, goût, odeur : les apparences) initiales. La conséquence en est la « présence réelle » du Christ dans les espèces consacrées." (Wikipedia - Transsubstantiation).