[Comment j'ai quitté ma religion]
IV - Bachir

Publié le 29/09/2019 - mis à jour le 30/09/2019

Le témoignage de Bachir, ex-musulman, en paix avec lui-même et les autres.

Je n'ai pas été élevé dans une ambiance religieuse, mais d’aussi loin que je me souvienne, J'ai toujours imaginé le monde et sa création comme provenant d'une volonté supérieure et puissante, d'une volonté divine.
Durant ma prime jeunesse j'entendais mes parents évoquer le bon Dieu sans qu'ils n'aient jamais été pratiquants. Je les ai donc imités pour personnifier ce que j’imaginais.

Le premier tournant s'est produit alors que j'avais 16 ou 17 ans, durant des vacances en Algérie. Je me suis immédiatement identifié à la religion de mon pays d'origine, l'islam. Cette religion que je n'avais pas du tout connu en France fut comme un trésor, un héritage que je découvrais, que l'on m'avait caché. J'avais cette impression d'interdit révélé.
Sans que quiconque ne m'y invite, j'ai été à la rencontre d'un imam dans une toute petite mosquée de campagne, où je voyais des gens entrer et sortir, ce qui m'intriguait et m'attirait aussi. Il m’apprit les rudiments de la prière et la Fatiha par cœur en l'espace de deux semaines.
L'échange était particulier car je ne maitrisais pas la langue arabe et lui ne maitrisait pas le français... Certains membres de ma famille en furent surpris, dont mon père, mais il n'a pas essayé de me dissuader. A cette époque, bien que croyant, il ne pratiquait pas et s'opposait même aux religieux parfois.

Cette adhésion à l'islam, n'était pas un choix raisonné et je le vois plus aujourd'hui comme un rattachement culturel à l'Algérie. Une sorte de respect vis à vis des anciens, une partie de mon identité alors en construction. Mes connaissances religieuses étaient infimes. A l’époque, je n'imaginais même pas qu’il puisse y avoir des algériens chrétiens ou athées.
Pourtant j'ai totalement adhéré à l'aspect miraculeux du coran, un texte qu'on me disait envoyé par Dieu – sans vraiment savoir ce qu'il contenait. L'islam m'inspirait la grandeur et la puissance de Dieu, son immense miséricorde également. Je me sentais comme « choisi », par Dieu en personne, pour devenir musulman.

Cette vision divine m'impressionnait également par son courroux qu'il pouvait abattre sur les peuples qui lui désobéissaient, selon certaines histoires qu'on m'avait racontées provenant du coran. C'était un mélange de fascination, de crainte et de dévotion que je ressentais, c'était magique. C'était devenu pour moi la voie à suivre en tant qu'humain, dans un monde que je sentais injuste, cruel et irrationnel. Je pense que j'avais trouvé ce qui répondais à mes attentes et me rassurait.

Cet épisode pris fin plutôt rapidement. Les vacances finies et de retour en France, j'ai essayé de continuer à prier, mais cela n'a duré que quelques semaines. Seul, avec trop peu de connaissances et ma vie d'adolescent, son lot de sorties, de découvertes multiples, j'ai très vite abandonné en pensant qu'un jour j'y reviendrai, que c'était mon but futur. Dans mon cœur j’étais un musulman.

C'est donc l’Islam que j'ai continué de croire tout au long des années qui ont suivi. Déjà parce qu'elle était la dernière révélation de Dieu aux hommes, avec un prophète qui clôturait la prophétie. Je croyais sans me poser de question. L'Islam n'avait pas à me plaire, il s'imposait par sa présence, il était pour moi la religion la plus logique et la plus sensée.
J'avais parfois des conversations avec des amis qui se disaient chrétiens ou juifs. Elles étaient comme des affrontements dans lequel je choisissais mon camp, celui des musulmans comme moi, alors que nous n'avions que très peu de connaissances sur ces sujets.

Cette période où j'étais simplement musulman, non pratiquant, va durer 15 ans. Elle prendra fin le jour où j'ai rencontré celle qui allait devenir ma femme, et qui, elle, était une musulmane pratiquante. Ce jour-là j'ai vécu une forme de reconversion, je me suis réapproprié cette religion, aidé et soutenu par un cadre familial beaucoup plus pratiquant. Je redécouvrais la prière et tous les actes du culte, les ablutions, les invocations... J'étais un amoureux comblé, ce qui magnifiait tout ce que j’avais redécouvert de la religion.

Je vivais une sorte de rêve ou j'imaginais que Dieu m'avait fait rencontrer ma femme, pour que je me rapproche de lui, tel je l'avais imaginé. Je vivais vraiment un conte de fée dans lequel la religion encadrait ma relation stable. Nous étions en symbiose, dans une pratique commune, qui participait à nous rapprocher. La pratique était vraiment aisée, je la vivais aussi comme une forme de fidélité envers Dieu.

Le passage à une pratique assidue m'a également permis de me renseigner bien mieux sur ma religion. J'ai lu beaucoup de livre de vulgarisation musulmane, sur différents thèmes, l'enfer, la fin du monde, les miracles du coran... J’ai regardé des vidéos de célèbres commentateurs – je me rappelle certaines d'Ahmed Deedat, des confrontations entre musulman et chrétien qui tournaient toujours en faveur du musulman. Et puis internet et enfin les réseaux sociaux… qui plus tard m’ont aussi permis d’en sortir.

Au début je lisais le coran en français pour le comprendre. J'écoutais le texte sacré béatement, et les quelques fois où je ne comprenais pas le contexte ou les paroles, je me disais que j'étais tout simplement ignorant. Ensuite, j'ai débuté comme beaucoup l'apprentissage du déchiffrage des lettres arabes, en lisant la dernière partie du coran, le chapitre Amma. Les cinq dernières sourates en particulier et bien sûr la Fatiha, première sourate. Le début aussi des vocalisations, pour essayer d'imiter les grands lecteurs du coran, le tajwid, la prononciation rythmée qui donne ses airs graves et cette lecture mélodieuse qui interpelle souvent les non-initiés.

Ce sont des moments dont je garde de bons souvenirs. Jamais aucune contrainte, ni obligation d'apprendre quelque chose par cœur, à l'opposé de ce que l'on impose aux enfants dans certains pays. Tout s'est fait dans une harmonie et une tranquillité d'esprit. Dieu me parlait à travers son livre, moi je lui parlais dans mes prières, j'étais comblé.
Cette période a duré une vingtaine d'années. Evidemment, durant tout ce temps, j'ai eu quelques baisses de foi, comme tout croyant. Dans ces cas-là on est censé se rapprocher de Dieu par la prière, la lecture du Coran, l'invocation, la contemplation, la méditation, la fréquentation des autres musulmans... C'est ce que je faisais au début, j'essayais de revenir vers Dieu par tous ces moyens, mais j'ai aussi commencé à m'intéresser à d'autres champs de connaissances dont la philosophie, le monde des idées, la zététique.

J'ai eu aussi beaucoup de conversations avec des non croyants. Tout ceci m'a permis de prendre du recul et de réfléchir à ma condition d'humain, non plus seulement sous l'angle du serviteur de Dieu, mais d'humain qui vis sa vie.
Dans mes premières interrogations, j’échangeais avec ma famille proche, mais on me trouvait toujours des réponses toutes prêtes qui concluaient que Dieu avait tout fait parfaitement et que je n'avais pas à m'inquiéter... Cela ne me satisfaisait pas et surtout ne répondait pas à toutes mes interrogations.
Je continuais mes recherches de mon côté. J'ai découvert des sites antimusulmans, certains ouvertement racistes, mais je notais quand même des critiques fortes qui m'intriguaient. Elles remettaient en cause la véracité du message divin et accusaient le prophète d'actes odieux.

Dans le même temps, la philosophie m'a aidé à voir la vie autrement. Elle m’a fait réaliser que mes interrogations rejoignaient celles de grands penseurs qui avaient vécu avant les religions. Elle m’a aussi aidé à remettre en cause ces certitudes religieuses rigides, où Dieu seul institue tout et où nous devons suivre ses injonctions. J'ai pu découvrir et comprendre que d'autres manières de penser existent, que l'islam n'était qu'une voie parmi tant d'autres.

D’autres discussions, avec un ami proche, m'ont également aidées à remettre en cause mes croyances. Lui aussi avait remis en question sa foi musulmane. J’avais l’habitude de batailler avec lui quand j'avais encore ma foi. En revanche, de son coté, il s’était plutôt tourné vers le « new âge » et la méditation transcendantale ; alors que moi je devenais sceptique tout en continuant à croire en l'existence de Dieu. Mais ces discussions m'ont permis d'avancer. Elles ont alimenté mes doutes sur le fait religieux.

A ce moment-là de ma vie, ma foi devenait de plus en plus vacillante mais elle était encore là. Je me reprenais à prier et à demander pardon à Allah de temps en temps, mais cela ne tenait que peu de jours, voire de semaines. Au grand désespoir de mes proches, je devais me rendre à l'évidence : ma vision religieuse et ma pratique de l'islam avaient perdu de leur sens. Plus j'essayais de revenir à la foi, en écoutant des discours religieux ou en discutant avec des proches croyants, plus je me rendais compte que tout cela ne tenait plus.

Et, finalement, c’est un simple raisonnement qui a vraiment amorcé ma sortie définitive de la religion. Je me suis demandé :
« Y a-t-il un élément sûr, fiable, indiscutable sur lequel je peux placer toute ma confiance dans la religion ? »
J'avais beau chercher et me torturer l'esprit, je ne trouvais aucune réponse, ni de mon côté, ni chez mes proches. Je me rendais compte que personne n’avait de certitude, que tous n’étaient que des croyants.
C'est à ce moment que j'ai compris que tout cela n’existait que par ma propre volonté de croire, que rien d'autre, aucune force extérieure, aucun élément tangible ne démontrait la moindre preuve d’une réalité de tous ces discours religieux, miracles et histoires du passé.
C'était moi seul, comme chaque croyant, qui alimentait cette foi, moi seul qui pratiquait un culte qui permettait de rendre tout cela vivant.

Par la suite, sont venues beaucoup de questions sur l'utilité et les raisons de pratiquer ce culte. En quoi ne plus le pratiquer ferait de moi un mauvais homme ? Allais-je devenir un odieux pêcheur que le diable avait détourné ? Allais-je commettre tous les vices possibles, devenir irraisonnable ? Pourquoi Dieu nous nomme-t-il "esclaves" ? Pourquoi avait-il besoin de nous punir ?
Les questions et les déconstructions n'ont fait qu'augmenter, des sentiments entre l'étonnement et la colère ont jalonnés ces remises en question et, surtout, je comprenais qu'énormément de croyants étaient trompés, y compris mes proches, et qu'il me fallait les réveiller de cette illusion, de cette duperie...

Ma sortie de la religion a commencé il y a 5 ans maintenant, et si je me sens intellectuellement libéré, au niveau relationnel ça n'a pas été simple. Parmi mes proches, l'étonnement du début a laissé place à la stupéfaction quand ils ont compris que je ne plaisantais pas, que cela « s'aggravait » de jours en jours. Certains m'ont exprimé leur mécontentement, des amis ont pris leur distance.
Et puis je me suis séparé avec ma femme. Je suis devenu malgré moi une espèce de « banni » qui n'avait plus le droit de vivre avec celle qu'il aimait, parce que le culte musulman ne le permettait pas.

Un livre a eu raison d'une vie commune, il s'impose sur les pensées et cela restera ainsi tant que les consciences collectives des croyants n'auront pas repris leur indépendance. La soumission qu'impose ce culte, tout comme les autres cultes, oblige à considérer qu'il détient la vérité envers et contre toute autre forme d'idéologie.
C'est une pensée totalitaire qui enferme la vie concrète de millions de personnes malgré elles. Le tout recouvert d'un sentiment d'appartenance à une communauté à qui l'on a promis le paradis, à l'opposé de tous ceux qui n'y croit pas et à qui on réserve un enfer cruel et sans fin. C'est un chantage indigne du Dieu que je conçois, désormais, un Dieu bon et sage.
Ce Dieu n'a ni enfer, ni jugement, ni vengeance contre ceux qui n'ont pas suivi son ou ses cultes. L'image du Dieu créateur a été confisquée par des prophètes d'un apocalypse destiné à effrayer les gens, où on utilise un culte pour manipuler les masses. La religion musulmane, comme les autres religions, n’est qu’une création humaine destinée à manipuler les autres hommes. On en distingue aisément les ressorts, la contrainte par la peur, le pivot de nombreux cultes.

Selon moi, nous sommes ici pour vivre des expériences, se rencontrer, se connaitre, éprouver des sentiments. Le sens de la vie est à trouver en chacun de nous, il n'existe pas de mode d'emploi, sauf ceux inventés par d'autres hommes aux volontés diverses.
Chacun est libre de croire et je ne détiens aucunement la vérité, je ne pense pas non plus être un exemple à suivre. Aussi, je ne suis pas devenu antimusulmans, ni ne souhaite que ce témoignage serve à attaquer les croyants. J'ai toujours autour de moi des personnes que j'aime et qui sont croyantes, et elles méritent le respect comme tout un chacun.

La liberté de penser et de croire doit pouvoir s'exprimer sans craindre de violences.
Retrouvons-nous sur ce qui nous unit.

 

Propos reccueillis par Hérétique