[Comment j'ai quitté ma religion]
V - Radwan

Publié le 03/10/2019

Du djihad à l'athéisme, Radwan nous raconte son parcours.

J'ai 28 ans et je suis djiboutien. Je viens d'une famille très religieuse, ma mère est un membre actif de l'organisation locale des frères musulmans. L'éducation que j'ai reçue était entièrement imprégnée par la religion. Mes parents mon fait apprendre le Coran par cœur, un endoctrinement qui a duré 6 longues années. Ils faisaient venir un professeur particulier de Coran à la maison, mais il arrivait aussi de temps en temps que je sois obligé d'aller apprendre le texte sacré dans des écoles coraniques.
Ma mère, très religieuse a totalement façonné ma vision du monde. Elle m'a transmis son complotisme maladif, à ses yeux tout ce qui venait de l´occident faisait partie d'un grand complot, la télé, la musique, le sport et même l'aide humanitaire tout était là pour détruire l'islam.

A 18 ans l'endoctrinement religieux avait fait son œuvre et je haïssais profondément tout ce qui venait de l'occident. J'étais devenu complotiste et je n'avais qu'une envie : faire le djihad.
J´imaginais, ou plutôt je fantasmais, le moment où j'allais déclencher ma ceinture d´explosif tuant énormément d’ennemis d’Allah et de l’islam.

Sans prévenir ma famille, j'ai commencé à mettre de l'argent de côté. On était alors en 2009 et je voulais partir en Afghanistan pour combattre les américains. Cette destination n'avait pas été choisi par hasard. Toute mon enfance avait été bercée par des histoires que me racontait ma mère, sur ces djihadistes combattants les soldats russes. Enfant, ces histoires avaient tellement imprégné mon esprit que je regrettais de ne pas avoir moi-même vécu le djihad à cette époque, contre les russes.

Il y avait aussi une motivation plus personnelle, à ce djihad, j'avais une peur obsédante de finir en enfer, une peur que m'avait transmise ma mère. Et face à cette peur qui m’empêchait même parfois de dormir, le djihad apparaissait comme une solution. Mourir durant le djihad, c'était un ticket d´entrée direct pour le paradis, sans faire trop d´efforts. 

Je me rends compte maintenant, avec le recul, à quel point j'étais dangereux à ce moment de ma vie.

Finalement ce sera un ami, très religieux lui aussi, qui me fera renoncer à mon projet djihadiste. Il est arrivé à me convaincre qu'il était préférable de combattre l'occident sur le terrain des idées plutôt que sur celui des armes.

Mon premier moment de doute va avoir lieu quand je vais entendre parler du meurtre des moines de Tibhirine, c'était en 2005. Ma mère m'avait dit que les catholiques étaient les plus proches de nous donc je n´avais pas de haine envers eux, contrairement à ce que je ressentais envers les juifs et les évangéliques américains. J’étais choqué par ce crime, je ne comprenais pas pourquoi on avait tué des gens pieux, qui vivaient reclus dans leur monastère et qui aidaient les gens sans faire de prosélytisme.

Lorsque j´ai demandé a ma mère s'ils iraient au paradis, elle m´a dit sans hésiter que non… Même radicalisé comme je l'étais à ce moment, je n´arrivais pas à comprendre pourquoi Allah allait mettre ces gens en enfer. C´était un casse-tête pour moi. J´ai mis sa dans un coin de ma tête, une sorte de zone interdite, et j´ai décidé de ne pas trop y penser car cela affectait ma foi.

Cette « zone interdite » de mon cerveau va progressivement se remplir, car je regardais régulièrement la télévision française, les documentaires d'Arte, de France 5, mais surtout l´émission C’est Pas Sorcier, de Fred et Jamy. Il y a aussi eu l'effet de l´éducation laïque et française (à Djibouti le système éducatif est très proche de l’éducation française). Ma zone interdite commençait à être bien pleine et en 2010 un événement va la faire déborder : l'enseignement de la théorie de l’évolution. Ce cours a duré un mois, il était clair, détaillé et complètement rationnel. Avec plusieurs élèves on a demandé à notre professeure de SVT, une musulmane voilée et pratiquante, si la théorie de l´évolution contredisait l'islam. Elle nous a dit d´apprendre tout ça par cœur pour l’examen puis ensuite de tout oublier. Je ne pouvais pas faire ça, alors je suis allé voir un scheik connu à Djibouti pour obtenir des réponses. Et tout ce qu'il m´a répondu c'est : « ne croit pas à ça, c´est des trucs de kuffars ». Très insuffisant...

Peu après ça, ma conception de l'islam a changé, je n'écartais pas l´idée du djihad armé contre l'occident mais je lui préférais celle de djihad intellectuel. Ce dernier étant un élément clef dans l'idéologie des frères musulmans. Je regrettais la chute de l´empire ottoman et je réfléchissais aux moyens de rebâtir sur le long terme un califat islamique.
Dans cette mutation le prédicateur Tariq Ramadan a joué un rôle important. Avant cela je le connaissais, mais je le trouvais trop soft, trop occidentalisé à cause de sa proposition de moratoire sur la lapidation. Pour moi la Charia était parfaite et il ne fallait pas la remettre en question. Mais plus je grandissais et plus je sortais de l'emprise de ma mère. Et puis j'ai arrêté d´écouter le discours maternel quand je me suis aperçu que mes frères ne la prenaient pas au sérieux en matière de religion. Et comme mes frères écoutaient Tariq Ramadan, par mimétisme j'ai fait comme eux.  Avec les discours de Ramadan et ma découverte de vidéos trouvées sur le net, je suis tombé encore plus profondément dans le complotisme. J'étais convaincu que les illuminatis, les francs-maçons et les sionistes contrôlaient le monde. C'est un peu comme si j'avais délaissé le djihad au profit d’un fondamentalisme complotiste.

La mutation de mon islam avait aussi permis de vider une partie de ma « zone interdite », comme par exemple avec les massacres des moines de Tibhirine, je n'avais plus besoin de défendre ce genre d'horreurs, ce qui m'apportait une plus grande tranquillité d'esprit.

En 2013 je suis parti en Malaisie pour faire mes études. Dans ce pays j´ai rencontré des saoudiens avec qui j'ai eu des discussions très fréquentes. Ils défendaient une version radicale de l'islam. Ils pouvaient même leur arriver de me montrer des vidéos de décapitations.

Un jour, au cours d'une de ces discussions, il y a un fils de diplomate saoudien qui s'était joint à eux. Et quand il a entendu mes critiques sur l'Arabie Saoudite il s'est lancé dans une diatribe raciste et haineuse. Il m´a dit : « Vous étiez sur un arbre à vivre comme des singes et nous les arabes nous sommes venus te faire descendre de l´arbre et on t´a habillé et fait de toi un être humain en t´apportant l´islam. Et tu oses me parler comme ça pour me remercier ? »

Avec le choc j´ai réalisé que l´islam était une religion arabe et j´ai apostasié immédiatement sous le coup de la colère. Après une semaine, lorsque la colère a redescendu, je me suis rendu compte de la gravite de ce que j´avais fait mais j´avais déjà perdu la foi. Je me suis dit que je n'allais pas quitter ma religion à cause d´un raciste saoudien alors j´ai essayé de reconstruire ma foi, mais c'était impossible.

Ma « zone interdite » était là finalement trop pleine. Comme je n'avais plus la foi, je n'arrivais pas à tenir mon esprit loin de ces éléments qui contredisait l'islam. Et c'est alors que je me suis rendu compte que toute ma croyance religieuse était seulement basée sur la foi aveugle et la peur de l´enfer. Et très vite, je suis devenu hostile à l´islam, dès que je me suis rendu compte de toutes les horreurs commises par Muhammad et ses compagnons. A cause de ce point je ne pense pas qu´on pourra réformer l´islam.

Après j'ai parlé de mon apostasie à ma cousine qui vit aux USA et à mon meilleur ami qui m'avait convaincu de renoncer à mon projet djihadiste. Quand je lui annoncé que j'étais devenu athée il m'a dit qu'il regrettait de m´avoir empêché d´aller en Afghanistan, il était horrifié par mon athéisme. Mais paradoxalement il commence lui-même à avoir des doutes sur sa religion depuis qu'il a découvert des pages sombres de l'islam comme les guerres entre les compagnons du prophète. Il n´y a pas de loi pour punir l´apostasie à Djibouti mais je sais qu'il y aurait une pression énorme sur ma famille pour qu'ils agissent contre moi.

Je souhaite venir en France pour ma sécurité mais aussi pour continuer à militer. La communauté des ex musulmans anglophones a fait bouger les lignes. Il y a une vraie vague d´apostasie dans le monde musulman, il faut l'amplifier, il faut encourager les nouveaux ex-musulmans à libérer leur parole. Le meilleur moyen de lutter contre l'islamisme et le djihadisme c'est de répandre l'athéisme dans le monde musulman.

 

Propos reccueillis par Hérétique